Berlin Marathon « la souffrance passe, la fierté reste »

Lorsqu’en novembre dernier le tirage au sort nous a désigné pour participer au Marathon de Berlin, je n’avais pas idée de la tournure nouvelle que la vie m’offrirait d’ici là.

Un Marathon s’avère un long chemin, surtout la préparation qui dure généralement une douzaine de semaines. Celui de Berlin fin septembre semblait idéal pour le préparer en été. Donc, c’est parti… billets d’avion, Airbnb…

Décidée à faire tout au plus près des instructions de mes coachs préfères, l’intention était là.

L’objectif 4:30 paraissait réaliste pour la tortue que je suis. Il fallait travailler la VMA et avaler quelques dizaines de kilomètres par semaine.  Tranquille pendant 5 semaines de vacances, cependant, c’était sans compter sur les aléas (qui s’avèrent in fine des cadeaux) qui m’ont été offert par la vie. Pas de réelles vacances mais un été plutôt original entre travaux, cartons, déménagement, pilotage de camions et manutention.  Exit le plan d’entraînement de rêve avec footing en bord de mer, VMA dans les montagnes etc…

La préparation fut, vous l’aviez compris, un peu chaotique, avec en plus quelques petits bobos par ci par là, comme un mollet capricieux et trop souvent douloureux. Néanmoins, à force de charrier des matériaux, et de transbahuter des cartons, des meubles, des gravats etc, j’ai pas mal travaillé les bras qui sont d’excellents alliés pour les coureurs.

Berlin représente, pour moi, une ville symbolique tant au niveau historique qu’artistique. La traverser en courant s’avérait une forme de quête initiatique.

La souffrance, parfois encore inscrite sur les murs, la douleur des familles séparées, des enfants enlevés à leurs parents, des persécutions, des viols… Berlin est une ville de mémoire. La porte de Brandebourg,  la place de la victoire, les églises, les synagogues, le Tiergarten, le Zoo, tout est très chargé.

À New York, il y a deux ans,  j’ai couru mon premier Marathon. Il fut celui d’un nouveau départ, celui de ma reconstruction, de ma guérison, la renaissance de ma confiance en la vie et en mes capacités d’avancer et d’aimer. Le Marathon de Berlin pourrait être celui qui marque un réel retour à la vie, l’acceptation qu’être deux à avancer vers un objectif commun existe, s’avère plaisant, rendplus fort et que la vie nous envoie toujours des cadeaux qui nous font grandir meme dans les épreuves.

Le fait que mon entraînement fut relativement incomplet m’a obligé de lâcher sur mes exigences personnelles et mon objectif de chrono. J’ai dû accepter et renoncer pour aiguiser ma volonté de participer simplement pour terminer en bon état et en me faisant plaisir. L’expérience magnifique mais néanmoins extrêmement douloureuse de New York restera gravée en moi. J’ai mûri, compris beaucoup de choses dans l’année qui a suivi, l’arrêt obligé de la course, une reprise difficile ont été riches d’enseignements.  Ces travaux pratiques que la vie m’a offert m’ont appris que rien ici bas (surtout pas une course) ne justifiait de mettre ma santé en péril. J’ai donc abordé Berlin sereine avec la volonté de me faire plaisir et de vivre pleinement ce Marathon comme un cadeau du ciel.

Berlin est connu pour son ambiance chaleureuse, son Marathon est un des plus roulant du monde car la ville est très plate.

Le départ de ma vague (il s’agit d’une vague humaine composée d’individus censés courir à des vitesses similaires. Vague 2:00, vague 2:30, etc…) est prévu à 10:00, j’accompagne mon chéri qui doit partir une demie heure avant moi (normal il court plus vite que moi). Quelques copains de son club sont là aussi. Avec certains qui avaient un départ dans la même vague que moi nous avions décidé de nous attendre à Potzdamer Platz.

Dans le métro nous rencontrons Monique et son papa. Monique semble avoir une petite soixantaine et son papa approcher les 80 ans. Nous discutons et ils nous expliquent courir le Marathon ensemble depuis 17 ans. Leur duo me touche et je les invite chez moi à Paris pour courir le Marathon. Rencontre très sympathique qui d’ailleurs nous a épargné de prendre le UBahn (métro) dans le mauvais sens…

Potzdamer Platz, mon chéri retrouve une copine de son club et file pour rejoindre son départ. Je les aurais bien suivi mais il me faut attendre les autres. Je poireaute en regardant passer des hordes de coureurs et de supporters. J’apprends que finalement ils sont déjà en route et ont oublié notre rendez-vous. Sympas les copains du club de mon chéri !

Une bonne demie heure de marche à travers le Tiergarten, poumon de Berlin pour rejoindre le départ. Je fais un bout de chemin avec deux indonésiens adorables étonnés de la beauté des arbres. Je leur explique l’histoire de ce bois au milieu de Berlin.

Lorsque j’arrive aux abords du Départ, celui des élites vient d’être sifflé et je vois passer ces coureurs magnifiques, aux jambes longues, qui commencent tranquilles à une petite vitesse d’environ 18/20 km/h. Extraordinaires foulées d’une légèreté inouïe.

Magnifique moment, magnifiques athlètes dont la vue me rappelle qu’un métissage germano-italien s’avère morphologiquement plus massif qu’un kenyan ou éthiopien.

Arrêt technique, ici les WC sont roses bonbon on ne peut pas les louper ! J’adore. Une petite pensée pour une vieille chanson d’enfant intitulée « Klopapier » (mes cousins comprendront).

Les vagues se suivent ininterrompues, je me glisse dans la G (alors que mon départ est H) grattant ainsi de précieuses minutes d’attente, espérant aussi apercevoir mon chéri et la copine qui partent dans celle-ci.

La vague avance et je commence à trottiner me disant que partir une demie heure plus tôt ne peut être que positif car si j’arrive à être raisonnable et à ne pas me laisser entraîner par le flux euphorisant des coureurs, je serai plus tôt à l’arrivée, donc moins mouillée. Ah, j’avais oublié de préciser qu’il pleut.

Et là, mon chéri et sa copine Géraldine me rejoignent comme par magie. C’est fort de nous retrouver parmi 50.000 coureurs quelques mètres  après la ligne de départ. Petit moment d’échange, un petit bisou, un selfie, puis, je les laisse avancer à leur rythme plus soutenu que le mien pour rester à mon 6 minutes par km. Mon objectif, arriver au bout de ce Marathon, en bon état. Je sais que je dois être raisonnable. Ne pas me laisser gagner par l’euphorie du départ, ne pas vouloir battre de record, ne pas forcer… cela impose beaucoup de « ne pas » pour les prochaines heures.

Courir est, pour moi, avant tout, un plaisir. Il y a tout juste quatre ans je courais ma première course. « La Parisienne » une petite course de 7 km dans Paris. Depuis, j’ai usé quelques paires de running, parcouru pas mal de kilomètres et progressé à mon rythme avec mes modestes capacités.

Dans cette grisaille berlinoise mon objectif devient clair : tenter de courir ces 42,195 kilomètres en pleine conscience.

Observer ce qui se passe, observer ce que mon corps me dit, observer mon esprit, sentir les odeurs, écouter les bruits, respirer l’air berlinois en surfant sur mes pensées et mes sensations. Être là où je suis à chaque instant.

Cette expérience fut extrêmement plaisante jusqu’au 28eme kilomètre. Les longues avenues berlinoises sont propices à un pilotage automatique du corps. Mais, au 28eme kilomètre mon dos commence à m’envoyer une douleur jusqu’alors inconnue de mon corps. À l’écoute, je prends cela comme un signal. Étant passée dans un temps correct au semi (21 km) , je caressait déjà la possibilité d’arriver  dans un objectif temps d’une heure de moins que New York (on ne se refait pas !).

Premier renoncement donc : si je marche 4:30 cela ne le fera pas… tant pis, plaisir et santé avant tout.

Je mange un peu, bois pas mal et marche. Sur le côté je vois une jolie visière abandonnée sur le sol. Je me baisse pour la ramasser (que la terre est basse à Berlin !). Il y a écrit dessus « born to swim bike run » cela me fait beaucoup rire (venant de me mettre au triathlon), je prends cela comme un signe et la ramasse. Je papote avec une française qui semble avoir aussi un bon coup de mou puis l’encourage à repartir ensemble. Là c’est dur, le dos que j’avais un peu oublié me rappelle à l’ordre. Bon, il va falloir gérer… et la pluie revient… la sentir qui ruisselle sur mon visage en tentant de rester dans la sensation de chaque goutte m’occupe un moment.

Mes pensées oscillent entre euphorie, douleur et la réelle joie d’être là, de courir. Je pense à tous ceux qui ne peuvent pas ou plus le faire. Je me mets à compter mes morts. Drôle d’idée en y repensant aujourd’hui, mais le Marathon plonge l’individu dans des états de conscience insoupçonnés. Combien d’êtres chers ont quitté cette vie trop tôt ? Mon Pépé parti quand j’avais 6 ans, Nathalie notre copine d’école, morte d’un cancer à 14 ans, Pierre,… la lucidité semble un peu m’abandonner, je n’arrive pas à compter tous mes morts… la dernière, Mimi, mon amie de plus de 30 ans, partie il y a quelques mois occupe mes pensées une bonne partie de mon parcours. Je l’entends parfois qui me souffle « Allez Titine » (elle était la seule à avoir ce privilège de m’affubler de ce surnom ridicule) et ça me fait sourire. Le Marathon modifie l’état naturel de conscience, quelques bizarreries me traversent l’esprit…

Le fil de mes pensées s’interrompt parfois pour discuter quelques kilomètres avec d’autres coureurs.

De quoi parle  t’on pendant un Marathon ? Et bien de courses et de marathons la plupart du temps. Par exemple je suis en train de courir en papotant avec un homme sympathique qui me parle du Marathon de Rome. Extraordinaire, ce Marathon, fait passer les coureurs par tous les sites historiques de la ville… et me voilà le Marathon de Berlin encore in process, trottinant sous la pluie, rêvant déjà de courir le marathon de Rome, m’imaginant arrivant au Colisée….

Je rappelle mon esprit à l’ordre : pas de passé, pas de futur, juste le moment présent ! Non mais ! Regarde où tu es Chris ! Marathon de Berlin ! c’est merveilleux d’être ici, maintenant, dans cet instant unique, dans cette ville qui a tant souffert et qui semble, tout en ayant gardé trace de la souffrance, l’avoir transcendée en énergie positive. Les familles nous encouragent, les musiciens donnent un maximum pour chauffer l’ambiance et la pluie n’arrête pas le public. Cours Chris, chaque foulée te rapproche de l’arrivée.

38eme km encore un gros coup de mou, la douleur dans mon dos s’accentue et un tiraillement douloureux apparait dans mon côté gauche (ce dernier me rappelle New York !). Je marche un peu, me sentant proche de l’arrivée dont j’entends la clameur au loin. Je dois récupérer un peu pour apprécier ces dernières lignes droites. Je mange mes trois dernières dattes, bois un peu de ma mixure (citron, miel, sel, un goutte d’huile essentielle de menthe, thé vert et eau) et me dis que le plus dur est derrière moi. Je repars, aie aie aie, c’est dur… mais ça passe, la foulée revient.

Bientôt, après deux interminables lignes droites, j’aperçois la porte de Brandenburg, je pense à la chute du mur, me remémore y avoir assisté sur mon petit écran noir et blanc rue des Récollets avec Bruno. L’Allemagne, la patrie de mes ancêtres, toutes ces horreurs ici et ailleurs, tous ces gens qui ont souffert… Ce peuple qui semble devenu si fort et moi je me plains parce que j’ai une petite douleur dans le dos alors que je suis libre, que je cours un Marathon, (un deuxième Marathon même), je suis en bonne santé, je peux vivre.

Je pense à ma petite maman, à mon papa qui la soigne avec tellement d’amour, à cette chance d’avoir une famille, des amis, un chéri qui sera à l’arrivée, je m’encourage, c’est bientôt la fin.  Vas y Chris, dernière ligne droite et à l’arrivée il y aura un poncho bien chaud, un t-shirt sec, une médaille, et une bière… vas  y Chris accélère, cours pour tous ces gens que tu aimes et qui ne peuvent pas courir. Le Marathon est comme la vie, des hauts, des bas, des moments d’euphorie, de découragement, des relances, des rencontres, des pensées bizarres. C’est un parcours, un chemin initiatique.

Le Marathon oblige chacun à pousser son corps et son esprit au delà des limites quotidiennes. L’arrivée est un mélange  d’émotions mêlées (mixed feelings disent les américains). C’est vraiment fort. J’entends mon nom au hauts parleurs, la clameur du public qui applaudit tous ces coureurs qui arrivent épuisés mais si heureux.

À l’arrivée de ces 42,195 km. La joie, la fierté, la souffrance, et surtout la satisfaction d’avoir couru ce Marathon d’un bout à l’autre et d’être là heureuse, appréciant l’effort accompli.

J’attrappe mon portable et téléphone à mes parents pour leur offrir ma course. Entendre ma petite maman me tire presque les larmes. Je suis si heureuse de lui dédier ma victoire.

4:54:04, c’est une demie heure de moins que le NYC Marathon. Le contexte est différent, je suis fière de moi.

Second Marathon bouclé, je retrouve mon chéri qui lui a couru presque une heure de moins que moi. Il est aussi content de sa course lui qui, 48 heures avant était malade au fond de son lit.

Le Reichstag trône derrière nous sous la grisaille, la pelouse est parsemée de plastiques bleus et gris (les panchots qui couvrent les coureurs à l’arrivée). C’est vraiment un beau et bon moment de partage cette arrivée.

Je repense à une inscription lue sur le t-shirt d’un marathonien : « la souffrance passe, la fierté reste ». C’est exactement ça le Marathon, c’est comme la vie !

IMG_3477

Publicités

La Traversée de la nuit

Lorsqu’il y a quelques années nous avons monté ce spectacle avec mon complice de scène Alain Bonardi, ce fut une aventure extraordinaire.

Le parti pris de mise en scène était d’interpréter la mémoire du personnage, qui avait raconté 40 ans plus tard son expérience de déportation, avec un système scénique capable d’apprendre et de restituer les émotions de la comédienne  générées au travers de sa voix.

J’ai toujours été fascinée par cette femme exceptionnelle qu’était Geneviève De Gaulle Anthonioz. La résistance, la déportation, ATD quart monde, ses interventions brillantes devant les injustices de la vie, sa classe, son engagement, un magnifique être humain altruiste et résilient. Un modèle pour nous tous.

Les moyens technologiques de l’époque nous avaient permis d’obtenir un magnifique objet scénique qui, malgré le peu de représentations, nous avait récompensé par de véritables moments forts dans l’aboutissement du travail collectif de cette équipe fabuleuse réunie.

Je me souviens de cette représentation scolaire où des jeunes de lycées des alentours ont assisté au spectacle qui était suivi d’un débat avec des anciens déportés. Un échange riche et chargé de beaucoup de belles choses. Un moment hors du temps où nous pouvons nous dire : « whouah, c’est pour cela que nous faisons notre métier! »

Jacqueline d’Alincourt, qui était la sœur de captivité de Geneviève De Gaulle à Ravensbruck, après la représentation, nous avait serré dans ses bras nous félicitant, les larmes aux yeux, d’avoir fait ce travail de mémoire et d’avoir représenté ce texte magnifique de son amie assez récemment disparue.

Ce spectacle m’a transporté dans des niveaux émotionnels rares et, chaque fois que j’en parle, je ressens la force de ce texte comme un véritable sens de ma vie en tant qu’artiste.

Oui, le sens de ma vie est là, exprimer sur une scène ce que l’Homme a de pire comme de meilleur et de le partager avec d’autres humains. Peut-être suis-je investie d’une mission ? En tout cas, là où je suis je ne me sens pas à ma place. Le monde devient fou et l’actualité fait de plus en plus écho à cette histoire encore trop proche dont chacun de nous est empreint.

Ces derniers temps, ma vie est teintée par une forme de violence récurrente qui me devient de plus en plus insupportable tant au niveau physique que psychologique. Le quotidien pathétique fait écho à bien des choses et je réalise que mon mal être et une de mes plus plus grande frustration trouvent une source dans le fait de ne plus pouvoir exprimer mes convictions profondes en les offrant à autrui sous forme d’art.

Cette sensation de mourir à petit feu un peu plus chaque jour, de subir la violence de ce monde sans pouvoir crier que la paix, la non violence, le pardon, l’altruisme, et l’Amour sont les chemins des Humains que les artistes doivent promouvoir, dénonçant les injustices et les aberrations de cette société mutante. Si nous nous taisons tous le monde deviendra bientôt muet.

Être en dehors de cette réelle expression de la vie me pèse de plus en plus car, le temps, la place, les moyens me manquent. Peut-être que cela s’avère un faux prétexte et qu’aujourd’hui je souhaite essayer de retrouver les autres, les humains, les vrais au travers de mon art pour vivre pleinement.

« La dimension du temps sculpte les souvenirs et les restitue lorsque la résilience atteint son paroxysme, que l’être humain se sent prêt de transmettre à ses semblables ce qui lui reste d’un traumatisme.  » ai-je écrit dans mes notes de mise en scène.

Peut-être ne suis-je pas prête à me laisser mourir de me taire et de subir en silence la violence de ce monde auquel il me semble ne plus vraiment appartenir ?

Nous avons les principales ressources nécessaires pour démarrer un nouveau et beau projet : l’envie, l’enthousiasme et quelques personnes motivées pour participer à ce nouveau spectacle intermédia, interactif avec un nouveau collectif d’artistes qui œuvrent ensemble dans ce même sens de l’art comme une nécessité. Ne sommes-nous pas une sorte d’ouvriers de la paix et de la non violence qui dénoncent l’horreur et l’injustice de croyances qui disséminent l’espèce humaine, ses ressources, son monde etc ?

Les nouveaux médias, les nouvelles technologies présentent d’extraordinaires opportunités de rencontres, d’échanges et de ressources. Peut-être certains d’entre vous se sentent ils aussi dans une motivation similaire ? Peut-être des idées novatrices emmergeantes, des collaborations internationales, des opportunités collaboratives que vous avez envie de partager vous traversent l’esprit ? Faites le nous savoir, toute idée, collaboration dans cet esprit collectif au service de ce magnifique texte de Geneviève De Gaulle Anthonioz, La Traversée de la nuit seront les bienvenues.

Références : http://www.alainbonardi.net/

http://www.babelio.com/livres/Gaulle-Anthonioz-La-traversee-de-la-nuit/12381